15
Quelques jours plus tard, dès que nous eûmes obtenu confirmation que le chef des croisés se trouvait au château de la ville, nous décidâmes d’aller lui présenter nos civilités. L’avant-cour du château était remplie de chevaliers des ordres les plus variés, certains simplement en train de paresser, d’autres jouant aux dés, d’autres encore absorbés dans des discussions ou des querelles, quelques-uns déjà visiblement ivres malgré l’heure encore fort matinale. Aucun d’entre eux ne semblait sur le point de réaliser de quelconques exploits guerriers contre les Sarrasins, ni ne paraissait du reste le désirer vraiment. Ils n’avaient même pas l’air désolé d’être si apathiques. Lorsque mon père eut expliqué l’objet de notre démarche aux deux chevaliers plutôt nonchalants qui gardaient la porte du fort, ceux-ci ne nous répondirent rien, se contentant de hocher la tête en nous faisant signe d’entrer. À l’intérieur, mon père dut ensuite réitérer à plusieurs reprises, devant différents laquais et autres majordomes, la raison de notre venue en ces lieux, jusqu’à ce que nous fussions enfin introduits dans une salle pavoisée d’étendards de guerre où l’on nous pria d’attendre. Au bout d’un moment, une dame fit son entrée. Âgée d’une trentaine d’années, pas particulièrement belle mais dotée d’un port de tête à la fois gracieux et altier, elle portait un diadème en or. D’un ton à l’accent mâtiné de français et de castillan, elle se présenta en ces termes :
— Je suis la princesse Eléonore.
— Nicolo Polo, murmura mon père en s’inclinant. Voici mon frère, Matteo, et mon fils, Marco.
Et, pour la sixième ou septième fois, il répéta le motif pour lequel nous étions venus solliciter une audience. D’un ton mêlé d’admiration et d’appréhension, la dame s’écria :
— Vous avez donc l’intention de retourner jusqu’en Chine ? Pauvre de moi, pourvu que mon mari ne souhaite pas vous y accompagner ! Il a une passion pour le voyage et abhorre cette lugubre ville d’Acre. (La porte de la salle se rouvrit alors, laissant passer un homme sensiblement du même âge.) Le voici, du reste. Messieurs, le prince Edouard. Mon amour, ces gens sont...
— Oui, la famille Polo, coupa-t-il brusquement, de son net accent anglais. Vous êtes arrivés avec le bateau de ravitaillement. (Lui aussi portait une couronne et un surcot orné de la croix de saint Georges.) Bon ! Dites-moi, que vais-je bien pouvoir faire pour vous, maintenant ?
Insistant sur la fin de sa phrase, il nous donna l’impression d’être les derniers d’une harassante file de suppliants, un tantinet importuns.
Pour la septième ou huitième fois, alors, mon père renouvela sa requête, concluant sur ces mots :
— Nous demandons simplement à Votre Altesse royale de nous orienter vers le prélat en charge des chapelains de vos croisés. Nous voudrions le prier de nous adjoindre certains de ses prêtres.
— Vous pouvez bien tous les emmener, en ce qui me concerne. Et tous les croisés avec, d’ailleurs. Eléonore, ma chère, auriez-vous l’amabilité de faire mander pour moi l’archidiacre, afin qu’il nous rejoigne ?
Alors que la princesse quittait la salle, mon oncle souligna, intrépide :
— Votre Altesse royale ne semble guère goûter la présente croisade !
Edouard fit la grimace.
— Elle n’a été qu’un désastre de plus. Lorsque le pieux Louis IX, roi de France, a pris la tête de la dernière, nous nous sommes vraiment mis à espérer, après ses succès lors de la croisade précédente, mais il est tombé malade avant de décéder, alors qu’il se dirigeait vers nous. Son frère a pris sa place, mais Charles n’est qu’un politicien et passe son temps à négocier. Pour son propre compte, cela va sans dire. Tous les monarques chrétiens impliqués dans cette affaire ne pensent en réalité qu’à faire avancer leurs intérêts propres, au détriment de ceux de la Chrétienté tout entière. Comment s’étonner que les chevaliers en soient désillusionnés, voire résignés ?
Mon père fit remarquer :
— En effet, ceux qui sont dehors n’ont pas l’air très entreprenant.
— Pour tenter une sortie face à l’ennemi, j’ai toutes les peines du monde à tirer des bras des femmes qui partagent leur couche les rares qui ne sont pas encore rentrés chez eux dégoûtés. Même lorsque nous sommes sur le champ de bataille, ils préfèrent rester au lit plutôt que se battre. Une nuit, il n’y a pas si longtemps, un assassin sarrasin s’est glissé au milieu des sentinelles jusqu’à ma tente, et ils n’ont pas bronché. Pouvez-vous imaginer cela ? Comme je ne porte pas d’épée sous ma chemise de nuit, c’est avec la pointe d’un chandelier que j’ai dû embrocher l’impétrant ! (Le prince poussa un profond soupir.) Vu la façon dont les choses évoluent, j’ai dû me résoudre, moi aussi, à des compromissions politiciennes. Figurez-vous que je traite en ce moment même avec une ambassade des Mongols dans l’espoir de faire alliance avec eux contre notre ennemi commun qu’est l’Islam.
— C’est donc cela, fit mon oncle. Nous avons été fort surpris de croiser deux d’entre eux dans la ville.
Mon père enchaîna, plein d’espoir :
— Mais alors, notre mission recoupe pleinement les buts visés par Votre Altesse royale...
La porte se rouvrit au même instant, et la princesse Eléonore réapparut, accompagnée d’un homme de haute taille, assez âgé, vêtu d’une superbe dalmatique brodée. Le prince Edouard fit les présentations :
— Messieurs, voici le vénérable Teobaldo Visconti, archidiacre de Liège. Désespéré par l’impiété de ses pairs religieux des Flandres, il a demandé à me suivre comme légat de Sa Sainteté le pape et m’a accompagné jusqu’ici. Teo, voici des compatriotes originaires d’une ville proche de ta Plaisance natale, les Polo de Venise.
— Tiens donc, voyez-vous cela, des Pantaleoni..., lança le vieil homme, nous affublant du sobriquet péjoratif utilisé par les citoyens des cités rivales de Venise. Sans doute êtes-vous venus continuer le vil commerce de votre République avec nos ennemis, les infidèles ?
— Allons, Teo..., commença le prince, l’air amusé.
— Teo, je vous en prie, intervint la princesse, plutôt embarrassée. Je vous l’ai dit, ces gentilshommes ne sont absolument pas venus ici dans un but commercial.
— Alors, quelle manigance méditent-ils, dans ce cas ? insista lourdement l’archidiacre. Rien de bon ne peut provenir d’une cité comme Venise. Liège était déjà saturée par le vice, mais Venise est connue pour être la Babylone de l’Europe. Une cité entière remplie d’hommes avares et de femmes libidineuses !
Il sembla alors me couver d’un long regard désapprobateur, comme s’il était informé de mes récentes turpitudes dans la Babylone occidentale. J’allais protester du fait que je n’étais en aucun cas avare, mais mon père me coupa la parole pour répliquer, d’un ton apaisant :
— Il est possible que notre cité ait cette réputation, Votre Révérence. Tuti semo fati de carne[18]. Mais nous ne sommes pas venus ici en représentants de Venise. Nous sommes porteurs d’une requête émanant du khan de tous les khans des Mongols, dont il ne peut en émaner que du bon pour l’Europe comme pour notre mère l’Église.
Il expliqua alors pourquoi Kubilaï avait réclamé des prêtres missionnaires. Visconti l’écouta jusqu’au bout, mais se contenta finalement de demander, plein d’arrogance :
— Et pourquoi est-ce à moi que vous venez vous adresser, Polo ? Je ne suis qu’un diacre, un administrateur appointé, et ne suis même pas ordonné prêtre.
Il n’était surtout même pas poli, et je me pris à rêver que mon père lui rétorquât quelque chose de ce genre. Mais il garda son sang-froid et répondit simplement :
— Vous êtes la plus haute autorité chrétienne actuellement présente en Terre sainte. Un légat du pape.
— Il n’y en a plus, de pape[19] ! ironisa Visconti. Et tant qu’une nouvelle autorité apostolique n’aura pas été désignée, pourquoi accepterais-je d’envoyer une centaine de prêtres dans un inconnu lointain, tout cela pour satisfaire la lubie d’un barbare païen ?
— Voyons, je t’en prie, Teo, tempéra à nouveau le prince. Nous avons dans notre entourage bien plus de chapelains que de combattants. Il doit bien être possible de se priver de quelques-uns, pour la bonne cause.
— En admettant que ce soit en effet pour la bonne cause, Votre Grâce ! cracha aigrement l’archidiacre, l’air renfrogné. N’oubliez pas que ce sont des Vénitiens qui viennent nous le proposer. Ce n’est pas la première requête de ce genre. Il y a quelque vingt-cinq ans déjà, les Mongols avaient entrepris une ouverture similaire en s’adressant directement à Rome. L’un de leurs khans, nommé Kuyuk, un cousin de ce Kubilaï, avait envoyé une lettre au pape Innocent IV demandant – que dis-je, exigeant même – que Sa Sainteté et tous les monarques de l’Occident viennent à lui, en corps constitué, pour lui rendre hommage et lui prêter allégeance ! Naturellement, elle fut ignorée. Mais voilà à peu près le genre d’invitation que sont capables de lancer les Mongols. Et quand, en plus, cela vient de Vénitiens...
— Méprisez sa provenance, si tel est votre désir, proposa mon père d’un ton toujours aussi pacifique. Si nul ne fautait en ce monde, à quoi servirait le pardon ? Mais je vous en supplie, Votre Révérence, ne laissez point passer cette opportunité. Le khakhan Kubilaï souhaite juste que vos prêtres viennent prêcher leur religion. J’ai ici la missive écrite de la main de son scribe, sous la dictée du khan en personne. Votre Révérence lit-elle le farsi ?
— Bien sûr que non ! grogna Visconti, exaspéré. Il me faudrait un interprète. (Il haussa ses étroites épaules.) Bien. Retirons-nous dans une autre pièce, en attendant qu’on me la lise. Point n’est besoin pour cela de faire perdre leur temps à Leurs Grâces.
Mon père et lui se retirèrent donc pour un entretien. Le prince Edouard et la princesse Eléonore, comme pour compenser la rudesse de l’archidiacre, prolongèrent avec oncle Matteo et moi-même une fort aimable conversation. La princesse m’interrogea :
— Et vous-même, jeune Marco, lisez-vous le farsi ?
— Non, madame... euh, Votre Altesse royale. Cette langue est rédigée dans l’alphabet arabe, et ces caractères en forme de vers me sont inconnus.
— Que vous le lisiez ou pas, conseilla le prince, je vous recommande hautement d’apprendre à le parler si vous prenez avec votre père la direction de l’Orient. Le farsi est la langue de communication de l’Asie, comme l’est le français en ces contrées méditerranéennes.
Le prince, se tournant vers mon oncle, lui demanda alors :
— Par où comptez-vous partir, monsieur[20] ?
— Si nous obtenons les prêtres que nous désirons, Votre Altesse royale, nous les conduirons à la cour du khakhan Kubilaï. Ce qui suppose que nous traversions d’une façon ou d’une autre les terres contrôlées par les Sarrasins.
— Ne vous inquiétez pas, vous aurez vos prêtres, assura le prince. Vous pourriez même avoir des nonnes, si vous le souhaitiez. Teo serait bien aise de s’en débarrasser en bloc, car elles sont la cause de sa mauvaise humeur. Ne vous laissez pas impressionner par son attitude un peu revêche. Teo est originaire de Plaisance, aussi vous ne serez pas étonné de son attitude envers les Vénitiens. C’est surtout un vieillard à l’extrême piété, qui réprouve radicalement le péché. Ainsi, même lorsqu’il est de bonne humeur, est-il pour nous autres, simples mortels, un juge impitoyable.
Non sans impertinence, je laissai fuser :
— J’aurais bien voulu que mon père le renvoie dans ses cordes avec la même rudesse.
— Votre père est sans nul doute plus sage que vous, conclut la princesse. La rumeur court que Teobaldo pourrait être le prochain pape.
— Quoi ? lâchai-je étourdiment, si surpris que j’en oubliai la formule de politesse requise. Mais il vient de nous dire qu’il n’était même pas prêtre !
— C’est également un homme très âgé, précisa la princesse. Mais il semble bien qu’en l’occurrence ce soit son principal atout. Le conclave se trouve dans l’impasse, chaque faction cherchant comme d’habitude à pousser son candidat favori. Les laïcs commencent cependant à donner de la voix ; ils exigent un pape. Visconti pourrait à la rigueur leur convenir, il constituerait aux yeux des cardinaux un compromis acceptable, justement parce qu’il est vieux. Ce qu’ils souhaitent, c’est que le trône pontifical soit pourvu, mais pas pour trop longtemps. Juste assez pour que les diverses factions aient le temps de mener leurs intrigues à leur terme, afin que leur champion puisse coiffer la tiare pontificale dès que Visconti, décédé, la laissera choir.
Et le prince Edouard d’achever, espiègle :
— Ce qui ne saurait tarder. S’il trouve Rome dans le même état que Liège, Acre... ou Venise, l’apoplexie sera foudroyante !
Mon oncle sourit et glissa :
— Vous voulez parler de leur côté... babylonien, c’est bien cela ?
— Précisément. C’est la raison pour laquelle, je pense, vous aurez les prêtres que vous espérez. Visconti grommellera peut-être pour la forme, mais il se réjouit, au fond, d’envoyer à l’autre bout du monde tous ces prêtres d’Acre. Les ordres monastiques sont en principe présents sur place pour répondre aux besoins des combattants. Il se trouve que, dans les faits, les nonnes conçoivent leur tâche d’une façon que je qualifierais de... fort libérale, pour le moins. En plus de l’aide hospitalière et des soulagements spirituels qu’elles procurent, elles prodiguent en effet certains services qui, je crois, consterneraient quelque peu les fondateurs de leurs ordres respectifs. Vous devinez quelles sortes de besoins masculins assurent carmélites et clarisses, et ce, de la façon la plus lucrative. Dans le même temps, moines et religieux s’enrichissent, eux, en pratiquant avec les gens d’ici les commerces les plus illicites, revendant par exemple sans vergogne les provisions et les médicaments offerts à leurs monastères par des chrétiens au grand cœur repartis en Europe. Les prêtres, de leur côté, n’hésitent pas à vendre des indulgences et à se livrer à un trafic éhonté fondé sur d’absurdes superstitions. Avez-vous déjà vu ce genre de chose, par exemple ?
Il exhiba une bande de papier écarlate et la tendit à mon oncle, qui la déplia et lut à voix haute :
— « Bénis, ô mon Dieu, et sanctifie ce document, afin qu’il contrarie les œuvres perfides du Démon. Celui qui portera sur sa personne cette sainte proclamation sera à jamais libéré de l’influence malfaisante du diable. »
— Il y a vraiment un marché pour ce genre de barbouillage, ne serait-ce que parmi les hommes qui partent au combat, ajouta sobrement le prince. Et ce pour les guerriers des deux camps, Satan étant l’ennemi aussi bien des chrétiens que des musulmans. Les prêtres traitent aussi, moyennant une petite pièce d’un dinar, les blessures à l’eau bénite. Je parle de toutes les blessures de ces hommes, n’est-ce pas, qu’elles soient entailles à l’épée ou lésions résultant de la syphilis, ces dernières étant les plus fréquentes.
— Bénissez le Ciel de pouvoir quitter Acre, soupira la princesse. Si nous pouvions en faire autant...
Oncle Matteo les remercia de l’audience qu’ils nous avaient accordée, et nous prîmes tous deux congé. Il m’annonça qu’il rentrait à l’auberge, car il souhaitait savoir si son onguent dépilatoire était disponible. J’en profitai pour aller flâner de par la ville, dans l’espoir d’entendre des mots de farsi et de les mémoriser, comme le prince Edouard me l’avait recommandé. J’allais effectivement en apprendre quelques-uns, quoique pas nécessairement ceux qu’il aurait approuvés.
Je tombai sur trois garçons natifs de la ville, dont les noms étaient Ibrahim, Dahoud et Nasser. Ils ne parlaient que quelques rares mots de français, mais nous réussîmes tout de même à communiquer (les garçons y parviennent toujours), dans le cas présent à l’aide de force gestes et grimaces. Nous errâmes ensemble par les rues de la ville, et je leur désignai de temps à autre un objet, le nommant en français ou en vénitien, avant de demander : « Farsi ? » Ils me donnaient alors l’équivalent dans cette langue, non sans s’être parfois consultés avant de tomber d’accord sur le mot. J’appris ainsi qu’un marchand, un commerçant, bref toute sorte de vendeur, se dit khaja ; que les jeunes garçons sont des ashbal, des « jeunes loups », et que toutes les jeunes filles sont des zaharat, ou « petites fleurs ». Une pistache se dit fistuk, un chameau est un shutur, et ainsi de suite. Ces mots de farsi devaient m’être utiles durant mon voyage vers l’Orient. Ce fut un peu plus tard que j’appris... les autres.
Nous passâmes par une échoppe où un khaja vendait le matériel nécessaire à l’écriture, comme de jolis parchemins et des vélins plus raffinés encore, mais aussi des papiers de qualité variée, du mince papier de riz d’Inde à celui de lin du Khorasan en passant par le coûteux parchemin tissu mauresque, ainsi appelé en raison de son élégance et de sa douceur au toucher. J’en choisis un qui correspondait à mes moyens, de qualité intermédiaire mais résistant, et priai le khaja de bien vouloir me le découper en feuilles assez petites pour pouvoir être aisément transportées. J’achetai aussi quelques craies pour pouvoir écrire lorsque je n’aurais pas le temps de préparer la plume et l’encre. Aussitôt, je me mis en devoir de commencer la rédaction de mon premier lexique de mots inconnus. Plus tard, j’y ajouterais les noms des endroits que je traverserais, ceux des gens que je rencontrerais, ainsi que les incidents qui auraient lieu, jusqu’à ce qu’en fin de compte ces papiers constituent un véritable carnet de route de mes voyages et de toutes mes aventures.
Midi venait de sonner, et, tête nue sous le soleil brûlant, je commençais à transpirer. Les garçons, qui s’en étaient aperçus, suggérèrent par gestes en pouffant de rire que, si j’avais si chaud, c’était à cause de mon accoutrement comique. Ils avaient l’air de trouver particulièrement drôle le fait que mes jambes grêles fussent exposées à la vue, quoique enserrées dans mes bas vénitiens. Je leur répliquai que je trouvais tout aussi risibles leurs amples et volumineuses robes bouffantes, laissant entendre qu’elles devaient être encore plus pénibles à porter, par une telle chaleur. Mais ils contre-attaquèrent, affirmant qu’elles constituaient au contraire le seul vêtement adapté au climat. Finalement, désireux de tester nos arguments respectifs, nous nous rendîmes dans une impasse discrète où Dahoud et moi échangeâmes nos vêtements.
Naturellement, dès que nous nous retrouvâmes nus l’un et l’autre, une tout autre différence entre chrétiens et musulmans nous sauta aux yeux, provoquant un examen mutuel et force exclamations dans nos langages respectifs. Je ne savais pas exactement, jusqu’alors, quel genre précis de mutilation était pratiqué lors de la circoncision, et, de leur côté, ils n’avaient encore jamais vu un garçon de plus de treize ans ayant la fava enveloppée de sa capèla.
Nous détaillâmes tous attentivement les différences entre Dahoud et moi. Comment, par exemple, son gland, puisque toujours exposé, était sec, brillant, presque squameux et piqueté de petits morceaux de tissu et de duvet, tandis que le mien, que je pouvais couvrir ou exposer à ma guise, était plus flexible, malléable et velouté au toucher, même si, comme à présent, en raison de l’attention dont il était l’objet, il s’érigeait et devenait plus ferme.
Les trois garçons arabes se mirent alors à émettre des remarques excitées qui pouvaient signifier : « Essayons donc ce nouvel instrument ! », ce qui, bien entendu, n’avait pour moi aucun sens. C’est alors que Dahoud, encore dénudé, entreprit de me donner un aperçu expérimental de la chose. Passant la main derrière lui, il attrapa mon candelòto, le dirigea vers son derrière efflanqué qu’il tortillait vers moi tout en se déhanchant et me susurra d’une voix enjôleuse : « Kus ! Baghlah ! Kus ! » De leur côté, hilares, Ibrahim et Nasser faisaient, le majeur érigé en doigt d’honneur, des gestes non équivoques d’intromission tout en criant : « Ghunj ! Ghunj ! »
Quoique je n’entendisse rien à leurs mots ni à leurs mimiques, je réprouvai vigoureusement les libertés que prenait Dahoud avec ma personne et, lui saisissant la main, je la repoussai sans ménagement, puis me dépêchai de revêtir les effets qu’il avait ôtés. Les garçons, le sourire aux lèvres, haussèrent gentiment les épaules devant ma pudibonderie chrétienne, tandis que Dahoud enfilait à son tour mes vêtements.
Le vêtement inférieur d’un Arabe comprend, comme les chausses d’un Vénitien, deux jambes distinctes reliées en une fourche. Retenues à la taille par une corde, elles descendent jusqu’aux genoux où elles s’ajustent, mais, entre les deux, elles sont fort lâches au lieu d’être serrées. Les garçons m’apprirent que le terme farsi désignant ce vêtement était pai-jamah, mais le meilleur équivalent français qu’ils purent trouver fut « trousses ».
Le vêtement supérieur de l’Arabe n’est autre qu’une chemise à manches longues, pas très différente des nôtres, à l’exception, là aussi, de son amplitude plus généreuse. On porte par-dessus une sorte de surcot nommé aba, juste fendu de deux ouvertures par lesquelles on passe les bras et qui flotte librement tout autour du corps, presque jusqu’aux pieds. Les chaussures arabes sont comme les nôtres, si ce n’est qu’étant d’une considérable longueur et donnant à la partie inoccupée du soulier la forme d’un rouleau recourbé vers l’arrière, elles sont conçues pour s’adapter à toutes les pointures. Sur la tête, on porte un keffieh, une pièce de tissu assez large pour pendre bien en dessous des épaules, en arrière et sur les côtés, que l’on porte noué sur la tête par une corde.
À ma grande surprise, je me sentis plus au frais dans cet ensemble. Je le portai un moment devant Dahoud, puis je repris ma tenue d’origine, et la sensation de bien-être que j’avais ressentie persista un bon moment. Ces couches successives de vêtements, loin d’étouffer la peau comme je m’y attendais, semblaient à la fois retenir le peu de fraîcheur que pouvait contenir l’air ambiant et constituer une barrière contre la chaleur du soleil. Ces habits, amples par nature, étaient de fait vraiment confortables et pas du tout oppressants.
Cette amplitude vestimentaire rendait pour moi d’autant plus difficile à comprendre l’habitude qu’ont les garçons arabes (et même tous les adultes mâles) d’uriner accroupis, un peu à la façon des femmes. De plus, ils s’exécutent absolument n’importe où, sans prêter plus d’attention aux autres que ces derniers ne leur en accordent. Lorsque je fis part aux garçons de ma curiosité et de mon dégoût à ce sujet, ils voulurent savoir comment nous autres, les chrétiens, procédions. Je leur expliquai que nous le faisions de préférence debout, en un lieu clos et discret, nous dérobant aux regards. Ils me firent alors comprendre que cette position érigée était qualifiée de malpropre par leur livre sacré, le Coran, et qu’un Arabe, sauf s’il avait à débarrasser ses intestins de façon plus conséquente, répugnait à s’enfermer dans des cabinets, que l’on nommait mustarah. Pourquoi ? Parce que ces lieux clos étaient des endroits dangereux. Cette assertion me sembla bien étrange, et, ma curiosité étant à son comble, les garçons décidèrent d’éclairer ma lanterne au plus vite. Comme les chrétiens, les musulmans croient en l’existence de démons et de créatures maléfiques tapis dans les profondeurs du sol. On les appelle ici djinn ou afarit. Or ceux-ci peuvent aisément grimper en passant par ce trou creusé dans le sol sous les lieux d’aisances. L’explication semblait plausible. Pendant longtemps, je ne pus m’asseoir au-dessus de la fosse des commodités sans envisager avec effroi l’étreinte possible de serres jaillies de l’au-delà.
Quel que soit l’aspect disgracieux de l’accoutrement des Arabes dans la rue, il demeure mille fois plus agréable à l’œil que celui de leurs femmes. Ce qui choque particulièrement les concernant, c’est justement qu’on les différencie très mal des hommes. Les trousses, la chemise et l’aba sont les mêmes, et, en définitive, seule leur coiffe permet de les distinguer. Au lieu du keffieh, elles portent un tchador, ou voile, qui les recouvre du haut de la tête jusqu’aux pieds, par-devant, par-derrière et tout autour d’elles. Certaines ont un voile noir suffisamment fin pour qu’on puisse voir à travers, d’autres un tchador plus épais, doté d’une mince fente au niveau des yeux. Enveloppées dans leurs amples vêtements et couvertes de ce voile, les femmes ne ressemblent plus qu’à d’épaisses masses mouvantes. D’ailleurs, à la vérité, à moins qu’elles ne soient effectivement en mouvement, il est presque impossible pour un non-Arabe de discerner chez elles l’avant de l’arrière.
À l’aide de gestes et de grimaces, je réussis à poser la question à mes camarades. Supposons qu’à la manière des Vénitiens ils se promènent dans la rue pour lorgner les jolies filles... Comment feraient-ils, justement, pour distinguer lesquelles de ces femmes étaient belles ?
Ils me laissèrent entendre que la première marque de beauté chez une femme musulmane ne tenait nullement à l’harmonie des traits de son visage, ni à sa silhouette. Ce qui comptait avant tout, c’était l’importance et la massivité de ses hanches et de son derrière. Et un œil expérimenté, m’assurèrent les garçons, évaluait sans difficulté, même sous leurs larges vêtements d’extérieur, ces palpitantes rondeurs tant prisées chez les femmes. Mais ils me mirent en garde, car certaines apparences pouvaient s’avérer trompeuses, nombre de femmes matelassant de façon artificielle leurs hanches et leurs fesses pour en accroître le volume.
Je posai alors une seconde question. Imaginons que, comme les jeunes hommes de Venise, Ibrahim, Nasser et Dahoud désirent hardiment faire la connaissance d’une belle étrangère... Comment s’y prendraient-ils ?
Ma requête sembla les désorienter quelque peu. Ils me demandèrent de la préciser. Voulais-je parler d’une belle femme, vraiment ?
Oui, bien sûr. Qu’aurais-je voulu dire d’autre ?
Ne voulais-je pas plutôt parler d’un bel homme ou d’un joli garçon ?
Je m’en étais déjà douté, mais à présent cela devenait certain, j’étais tombé sur une équipe de chevaliers de la tour qui penche. Je n’en fus pas particulièrement surpris, la ville d’Acre n’étant pas si éloignée du site de l’antique cité de Sodome.
Les garçons recommencèrent à railler ma naïveté de chrétien. D’après ce que je pus saisir de leurs pantomimes et de leur rudimentaire galimatias de français, aux yeux de l’Islam et de leur Coran sacré, les femmes n’avaient été créées que pour que les hommes puissent en obtenir des rejetons mâles. Excepté le cas d’hommes de pouvoir fort riches, qui pouvaient acquérir et entretenir un essaim de vierges certifiées, lesquelles seraient utilisées une fois avant d’être écartées, bien peu de musulmans avaient recours aux femmes pour satisfaire leurs désirs sexuels. Pourquoi l’auraient-ils fait ? Il y avait à portée de main tant d’hommes et de jeunes garçons plus potelés et attrayants que n’importe quelle femme. Toute autre considération mise à part, un amant mâle était largement préférable à une maîtresse femelle, par le simple fait qu’il s’agissait justement d’un homme !
Alors, pour me prouver par l’exemple la supériorité intrinsèque de l’élément mâle, ils attirèrent mon attention sur une forme mouvante qui passait et qui, à l’évidence, était une femme, puisqu’elle transportait, enveloppé dans une pièce supplémentaire de tissu, un enfant. On pouvait être sûr, m’expliquèrent-ils, que le bébé qu’elle promenait était un garçon. À quoi pouvait-on voir cela ? Au nuage bourdonnant de mouches qui lui couvrait la figure. Ne m’étais-je pas demandé, me dirent-ils, pourquoi la mère ne cherchait pas à dissiper du geste cette masse d’insectes ailés ? J’aurais été assez enclin à leur suggérer « par pure fainéantise », mais les garçons donnèrent immédiatement l’explication. La mère était ravie que les mouches couvrent le visage de son enfant, parce que c’était un garçon. En effet, grâce à cette protection providentielle, il serait bien difficile à un éventuel djinn ou afarit malintentionné passant par là de se rendre compte qu’il s’agissait d’un précieux enfant mâle. Ce dernier se trouvait donc à l’abri de toute maladie, malédiction ou affliction qu’on aurait pu lui lancer. Si le bébé avait été une fille, sa mère n’aurait pas hésité à disperser les mouches, lui dévoilant ainsi le visage. Les démons avaient en effet bien mieux à faire que de perdre leur temps à s’attaquer à une créature femelle. Quand bien même ils l’eussent fait, la mère n’y aurait prêté aucune attention.
Ayant la chance d’être moi-même un homme, je supposai qu’il me fallait me ranger à cette opinion, apparemment majoritaire, selon laquelle les hommes étaient infiniment supérieurs aux femmes et devaient donc être choyés comme tels. Il n’en demeurait pas moins que j’avais acquis une expérience certes modeste mais effective dans le domaine sexuel et qu’elle m’avait permis de comprendre que, sous ce rapport, une femme ou une fille était aussi désirable que fonctionnelle. Si elle n’était ou ne pouvait rien être de plus en ce monde, en tant que réceptacle au moins, elle était incomparable, voire nécessaire, et même indispensable.
Pas le moins du monde, insistèrent les garçons, à nouveau pliés de rire devant ma faiblesse d’esprit. Même comme réceptacle, n’importe quel musulman mâle était, au plan sexuel, bien plus réactif et plus savoureux qu’une femelle musulmane, dont la sensibilité avait été émoussée par la circoncision.
— Attendez un instant, là..., implorai-je. Vous voulez dire que la circoncision masculine conduirait en quelque sorte à...
Non, non, non. Ils faisaient des signes catégoriques de dénégation. C’est bien de circoncision féminine qu’ils parlaient. Je secouai la tête à mon tour, incrédule. Je ne pouvais m’imaginer comment une telle opération pouvait être pratiquée sur une créature qui ne possédait pas le candelòto des chrétiens, le zab des musulmans, cet infantile bimbin, le minuscule organe des nourrissons. J’étais totalement mystifié et ne le leur cachai pas.
D’un air d’indulgence amusée, ils pointèrent du doigt leurs propres organes tronqués et indiquèrent que l’ablation du prépuce chez le jeune garçon n’était effectuée que pour l’identifier en tant que musulman. Mais, dans toute famille au statut supérieur à celui de mendiant ou d’esclave, les jeunes filles subissaient le même traitement, destiné cette fois à garantir leur décence. Il était par exemple terriblement infamant de traiter un autre homme de « fils d’une mère non circoncise ». Cela ne m’éclairait guère plus.
— Toutes les bonnes femmes[21]... tabzir de leur zambur, répétaient-ils inlassablement.
Ils expliquaient que le tabzir (quelle que fût la signification du mot) devait dépouiller le nourrisson féminin de son zambur (Dieu sait ce que c’était) afin que, arrivée à l’âge adulte, la femme n’ait point ces désirs lascifs qui auraient pu la conduire à l’adultère. Elle serait ainsi à jamais chaste et au-dessus de tout soupçon, comme toute bonne femme devait l’être aux yeux de l’islam : une chair passive, destinée à mettre au monde le maximum de garçons durant le cours de sa morne existence. C’était certes là un louable résultat, mais qui ne m’informait cependant guère plus, en dépit des tentatives d’explication des garçons, sur les moyens employés par le mystérieux tabzir pour y parvenir.
Aussi passai-je à une autre question. En admettant que, comme pour les jeunes hommes de Venise, Ibrahim, Dahoud ou Nasser aient désiré une femme, plutôt qu’un homme ou un garçon, qui n’aurait pas été vouée dès la naissance à l’engourdissement et à la torpeur... comment s’y prendraient-ils, dans ce cas, pour en trouver une ?
Nasser et Dahoud piaffèrent avec un souverain mépris. Ibrahim leva très haut les sourcils d’un air de suprême dédain et en même temps refit avec son majeur le geste de bas en haut, interrogateur.
— Oui, appuyai-je, hochant affirmativement la tête. Cette sorte de femme-là, si c’est la seule en qui subsiste un reste de vie.
Bien que limités dans les moyens de communication, les garçons ne firent pas mystère que si l’on voulait absolument trouver à Acre ce genre honteux de femme-là il fallait chercher parmi les chrétiennes qui y résidaient. Ce ne serait pas bien difficile, sous-entendaient-ils, car ces traînées abondaient. Je n’avais qu’à aller voir (ils me le montrèrent du doigt) dans ce bâtiment, situé au bout de la place du marché où nous étions alors. Je fulminai, indigné :
— Vous plaisantez ? Il s’agit là d’un couvent ! Un établissement de nonnes chrétiennes !
Haussant les épaules, ils se caressèrent d’imaginaires barbes, affirmant par là qu’ils avaient dit la vérité. Et, au même instant, la porte du couvent s’ouvrit, laissant sortir sur la place deux personnes, un homme et une femme. Lui était un croisé, portant sur son surcot l’insigne de l’ordre de Saint-Lazare. Elle n’était pas voilée (ce n’était donc pas une musulmane, à l’évidence), mais vêtue d’un petit mantelet blanc, sur l’habit brun de l’ordre de Notre-Dame du mont Carmel. Tous deux arboraient le visage rubicond et les yeux luisants de ceux qui ont bu du vin.
Là, bien sûr, mais seulement alors, je me souvins avoir déjà entendu mentionner par deux fois le mot « scandaleux » au sujet des carmélites et des clarisses. Ignorant que j’étais, j’avais alors imaginé que ces noms désignaient deux femmes en particulier. Mais il n’y avait à présent plus de doute possible, il s’agissait bien en l’occurrence des carmélites et de ces autres nonnes, les mineures de l’ordre de saint François, affectueusement appelées les clarisses.
Me sentant soudain personnellement disgracié aux yeux des trois jeunes infidèles, je pris abruptement congé d’eux. Sur quoi, de façon insistante, ils gesticulèrent avec animation, clamant qu’ils espéraient me revoir bientôt et qu’ils me montreraient alors quelque chose de vraiment merveilleux. Je me contentai de leur faire une réponse évasive, traçant aussitôt ma route, à travers rues et venelles, pour rentrer à l’auberge.